Dimanche 22 mai 2011 7 22 /05 /Mai /2011 11:26

W372 266 Peter Sloterdijk ne cherche toujours pas le consensus. Dans son dernier livre, Tu dois changer ta vie !, il ordonne tout simplement aux hommes d'atteindre la perfection. Ce nietzschéen nous met en garde : il est temps d'adopter un nouveau mode de vie fondé sur l'exercice et la connaissance de soi. Et, pour devenir les athlètes de demain, il faut relire les sages d'hier : Héraclite, Platon, Bouddha, Michel Foucault... Le philosophe allemand réinterprète les grands textes de la culture mondiale au gré des sept cents pages de ce livre incroyablement ambitieux. Depuis la conférence "Règles pour le parc humain" (1999), qui fit scandale, dans laquelle il cherchait à définir de nouvelles règles d'éducation de l'être humain dans un monde où l'écrit a perdu sa suprématie, Peter Sloterdijk s'interroge sur l'avenir de la civilisation occidentale. Lui qui fut au coeur de plusieurs polémiques en Allemagne est encensé pour ce dernier livre, vendu à près de 100.000 exemplaires dans son pays. Il préfère donc prendre ses distances avec celui qu'il défendait encore il y a quelques mois, le pourfendeur du multiculturalisme Thilo Sarrazin, et ne répondra pas lorsqu'on l'interroge sur ce débat qui fait rage outre-Rhin. Cependant, lorsqu'il nous reçoit dans sa tranquille maison de Karlsruhe, le philosophe n'a rien perdu de sa verve prophétique.

 

Le Point : Tu dois changer ta vie ! : ce titre suggère que vous avez écrit votre livre en réaction à la passivité de vos contemporains, est-ce le cas ?

 

Peter Sloterdijk : Le titre de mon livre est une citation d'un poème célèbre de Rainer Maria Rilke, Torse archaïque d'Apollon. Il faut y entendre une double résonance : d'un côté, je cite un poète qui, dans une oeuvre d'art, perçoit un appel d'envergure universelle, de l'autre, j'entends un impératif qui ne s'adresse qu'à moi seul. Nietzsche est celui qui a le mieux compris le problème formel de la grande éthique lorsqu'il sous-titrait son Zarathoustra Un livre pour tous et pour personne". De la même façon, Tu dois changer ta vie ! s'adresse à personne et à tous. Toute éthique supérieure énonce un impératif général face auquel presque personne ne se sent réellement concerné. Cela fait deux mille cinq cents ans que l'injonction absolue tente d'ébranler la conscience des hommes, et seule une petite minorité s'est laissé provoquer !

 

Pourtant, votre livre s'est déjà vendu à près de 100.000 exemplaires en Allemagne ! Pensez-vous que votre réflexion sonne juste dans une société avide de guides spirituels ?

 

Certes, les hommes ressentent le besoin d'être bousculés par un mot fort. Récemment, en France, vous avez été ébranlés et enthousiasmés par un impératif analogue : Indignez-vous ! Si Stéphane Hessel s'était exclamé "Tu dois changer ta vie !", cela aurait été à peu près la même chose. Toute la différence est dans le singulier de la deuxième personne. La crise française interpelle les citoyens collectivement. La crise mondiale me tutoie. Rejoignez-vous l'appel à la révolte de Stéphane Hessel ? Disons plutôt que l'on travaille dans un réseau synchrone. Je ne suis pas très étonné par le succès de Stéphane Hessel. Lorsqu'on connaît son parcours, son engagement dans la Résistance, ses amitiés avec les grandes figures d'une gauche noble, de Mendès France à Michel Rocard, on comprend l'origine de son succès et le fondement de son indignation face à une gouvernance dépourvue de toute dignité. Le moment était venu pour que la France reconnaisse un de ses esprits les plus distingués, un Nelson Mandela européen. Si son petit livre a connu un retentissement aussi vaste, c'est parce que l'auteur est un personnage public dont les Français n'ont pas à avoir honte aujourd'hui. Si certains commencent à se sentir mal en France, Stéphane Hessel leur permet de se souvenir qu'être français, cela peut aussi être une fierté. De mon côté, j'ai voulu reformuler ce que la culture européenne a produit de mieux : l'aspiration vers le haut.

 

C'est en effet une haute ambition puisque vous réinterprétez deux mille cinq cents ans de culture mondiale. Après La folie de Dieu (2008), où vous considériez les religions monothéistes comme le terreau de l'intolérance, vous cherchez là à réinventer une spiritualité non religieuse ?

 

J'ai tenté de repenser tout le champ de ce qu'on appelle la transcendance et la 98222100697540Lmétaphysique en des   termes résolument nouveaux - y compris les prétendues religions. Dans ma perspective, les cultures, religieuses ou non, sont des systèmes d'exercices. Depuis leur entrée dans le stade des civilisations avancées, il y a près de trois mille ans, les hommes connaissent la contrainte de vivre moralement au-dessus de leurs moyens. Il ne faut pas oublier que nous suivons toujours les traces d'une série de révolutions mentales dont les hautes civilisations sont les résultats. Elles ont déclenché une dynamique verticale qui veut dépasser la normalité - que ce soit dans le domaine de la religion, des savoirs, de la production artistique, de l'athlétisme. Goethe, dans son Second Faust, résume l'axiome de la haute culture en une simple phrase : "J'aime celui qui désire l'impossible." Aspirer à l'impossible, c'est la dynamique des révolutions réelles. Attention, alors : le geste révolutionnaire ne réside pas dans la rupture violente, mais dans l'exercice transformateur.

 

Dans Colère et Temps (2007), vous annonciez la colère de la jeunesse arabe. Les révolutions tunisienne et égyptienne vous donnent-elles raison ?

 

Certainement. Les événements confirment la validité des concepts psycho-politiques qui ont fondé mes analyses. Mais avoir raison n'est pas une satisfaction dans un monde sans lecteurs et sans mémoire ! Même les intellectuels semblent préférer les improvisations à propos de l'actualité. Ils se promènent dans les paysages de la crise sans bagages, nonchalants, comme des touristes munis seulement d'un petit sac en bandoulière.

 

Est-ce pour cela que vous écrivez dans ce dernier livre que "la démocratisation des élites est un drame" ?

 

Le drame n'est pas dans la démocratisation, mais dans l'oubli des exercices. Un exemple : dans les conservatoires de musique en Allemagne comme en France, il n'y aura bientôt plus d'Européens, car ils ont trop de mal à rivaliser avec les performances des jeunes Chinois ou des Coréens. L'Europe risque son élimination dans la concurrence mondiale, et pas seulement en musique.

 

L'éducation occidentale doit-elle donc être repensée hors de l'égalitarisme ?

 

Le reste du monde a investi dans la formation d'élites qui s'apprêtent à dépasser nos sociétés fatiguées. En Europe, lorsqu'on prononce le mot "élite", l'opinion bien-pensante sort son revolver.

 

Les grands penseurs de la révolution individuelle se retrouvent dans "Tu dois changer ta vie !" : Platon, Bouddha, Nietzsche... Tous ordonnent à l'homme de se dépasser soi-même ?

 

Ce n'est pas un hasard que Platon et Bouddha aient été contemporains - ou presque. Ils ont articulé la même tension verticale qui fait sortir de ses gonds l'existence humaine. Ils invitent les hommes à dépasser leur misère et leurs souffrances. Les exercices spirituels, athlétiques, artistiques tentent tous d'arracher l'homme à sa condition. C'est pourquoi j'ai insisté sur la figure de l'acrobate, ce frère félin du sage. Notre ami Malraux s'est trompé, le XXIe siècle ne sera pas religieux : il sera acrobatique ou il ne sera pas.

 

Vous ne croyez donc pas à la thèse du "retour du religieux" à notre époque ?

 

La question ne se pose pas en termes religieux, mais plutôt en termes de résolution, de volonté, de contrat d'entraînement. L'individu a-t-il assez de foi pour réaliser l'impossible ? Est-ce qu'il a trouvé son système d'exercices ? Ce sont les seules questions qui s'imposent aujourd'hui. La religion, normalement, ne produit que de la régression, alors que l'acrobatie vise des sommets. A mon avis, le Christ, lui aussi, doit être compris comme un acrobate. Ses paroles sur la croix, selon l'Évangile de Jean, "C'est accompli", représentent une phrase typique d'athlète, articulée au sommet du "savoir-souffrir" !

 

Comment le sport est-il devenu "notre éthique contemporaine" ?

 

Je propose une réévaluation de la civilisation moderne du point de vue des exercices - tout en renouant avec les traditions antiques de la vie "ascétique". N'oublions pas que le mot grec askesis signifie tout simplement "entraînement". Aujourd'hui, la forme la plus répandue du souci de soi, pour rappeler ce terme stoïque, c'est l'exercice sportif. Il faut bien admettre qu'au cours du XXe siècle le sport a dépassé la psychanalyse et la religion. Il représente ce que j'appelle "l'ascèse déspiritualisée" de notre époque. Pour nous, "être" et "être en forme" revient à la même chose. Nous vivons à un moment de la civilisation où la nécessité de la performance a pénétré nos vies de fond en comble. Mon livre pourrait porter le sous-titre : "Critique de la performance pure". Bien sûr, il existe en France comme en Allemagne une contre-culture de joyeux perdants qui rêvent l'insurrection et la subversion du "système" par la paresse et par un certain laisser-aller - mais les jolis perdants sont incapables de servir de modèles à une société fondée sur les exigences de la performance. Plus que jamais, il nous faut de vrais modèles pour réorienter nos vies.

 

Depuis Règles pour le parc humain (1999), vous annoncez la disparition de la culture. Êtes-vous le penseur de l'apocalypse ?

 

"Apocalypse" n'est pas un mauvais mot, puisqu'il signifie "révélation" ! Or il faut reconnaître que le vieil humanisme fondé sur l'alphabétisation est dépassé face aux évolutions techniques de la modernité. L'écrit n'incarne plus le monopole de l'éducation en Occident : voilà ce que je voulais expliquer dans Règles pour le parc humain. Mon sujet n'était d'ailleurs pas seulement la disparition de la culture, mais aussi sa transformation par les médias postlittéraires. En ce qui concerne la "révélation" d'une éthique nouvelle, je remarque que l'impératif Tu dois changer ta vie ! s'exprime maintenant un peu partout - sans détours par la philosophie ou la religion. Impossible de ne pas l'entendre lorsqu'on lit un journal ou lorsqu'on regarde une émission à la télévision ! Comme si une voix nous chuchotait en permanence que l'on ne peut pas continuer ainsi. Effectivement, si tous les hommes sur la terre devaient recevoir l'équivalent du smic, il faudrait deux planètes pour assurer leur niveau de vie ! La Chine, l'Inde, le Brésil représentent plus de 2 milliards de personnes qui entrent dans l'économie globalisée : d'un côté, cela exprime une réussite énorme et, de l'autre, nous savons que les limites de nos écosystèmes nous obligent à trouver de nouvelles règles de conduite individuelles et collectives. L'impératif absolu "Tu dois changer ta vie !" signifie aujourd'hui : tu dois formuler un modus vivendi écologique et cosmopolite à l'échelle mondiale.

 

Face à ce défi, le philosophe est-il, comme l'écrivait Nietzsche, le "médecin de la culture" ?

 

Nous sommes tous, philosophes et non-philosophes, tentés par les métaphores médicales, et je me suis servi d'elles assez souvent. À l'heure actuelle, il est urgent que les penseurs de la réforme à venir comprennent leur métier plutôt comme celui d'"entraîneur de la culture".

 

"Tu dois changer ta vie !", de Peter Sloterdijk. Traduit de l'allemand par Olivier Mannoni (Libella/Maren Sell, 658 p., 29 euros).

 

Propos recueillis par Oriane Jeancourt-Galignani (Le point fr)

Par E.B - Publié dans : Philosophes en résistance
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