"La crise, qui n'est pas seulement économique et financière, a mis à nu cesmécanismes pervers qui régissent aujourd'hui le
fonctionnement de la Cité.
S'il faut s'empresser de les révéler, c'est parce qu'il est fort possible que bientôt, enattendant une nouvelle crise de plus grande ampleur encore, toutredevienne comme avant. Entre-temps, nous aurons mesuré l'ampleur des dégâts. Nous vivons dans un univers qui a fait de
l'égoïsme, de l'intérêt personnel, du self love, son principe premier.Ce principe commandedésormais tous les comportements, ceux de l'"hyperbourgeoisie " ou des bandes de jeunes délinquants comme ceux des classes intermédiaires.
Destructeur de l'être-ensemble et de l'être-soi, il nous conduit à vivre dans une Cité perverse. Pornographie,
égotisme, contestation de toute loi, acceptation du darwinisme social, instrumentalisation de l'autre : notre monde est devenu sadien. Il célèbre désormais l'alliance d'Adam Smith et du marquis de Sade. A l'ancien ordre moral qui commandait à chacun de réprimer ses pulsions, s'est
substitué un nouvel ordre incitant à les exhiber, quelles qu'en soient les conséquences.
Revisitant l'histoire de la pensée, jusqu'à saint Augustin et Pascal, Dany-Robert Dufour éclaire notre parcours.
Afin de mieux savoir comment sortir de ce nouveau piège (a) moral."
2 Est-ce à dire que la dimension sexuelle est la seule où peut se réaliser le
commandement à la jouissance?Non, si l'on en croit les anciens, qui pourraient bien avoir été plus perspicaces que nous en la matière.Ils avaient en effet distingué trois libidos ou
"concupiscences": non seulement celle qui découle de la passion des sens et de la chair (la libido sentiendi), mais aussi celle qui procède de la passion de posséder toujours plus et de
dominer (la libido dominandi) et celle enfin qui touche à la passion de voir et de savoir (la libido sciendi)."
129 L'automate n'a donc qu'une chose à faire:s'occuper de sa propre
jouissance. Ma jouissance étant ce par quoi se vérifie, de façon on ne peut plus positive, que j'ai bien mis en avant le principe d'égoîsme. Autrement dit, si je ne jouis pas, c'est
parce que quelque chose s'est opposé ou à contrecarré la chose, ce pourrait bien être la jouissance de l'autre. Pour que je jouisse, il faut donc que l'autre ne jouisse pas. Cela
contrevient à l'exaltation de mon égoîsme qui exige que je sois tyran car "il n'est point d'homme qui ne veuille être despote quand il bande". Comme toujours cela se formule d'une
façon radicale chez Sade.
134 Faire exulter l'amour-propre, ce n'est pas une tâche de tout repos. Il ne faut rien laisser au hasard dans ce domaine.Il faut s'organiser et, en
premier lieu, s'organiser pour défaire l'autre en tant que lieu possible d'une jouissance. Le défaire, cela doit s'entendre au sens tout à fait pratique du terme. C'est le défaire
en tant que subjectivité indépendante susceptible de s'élever sur le lieu d'une corporéité spécifique. Il faut donc assujettir l'autre afin qu'il renonce à sa jouissance et, pour ce
faire, il faut désoraniser son corps.Le débiter en autant d'organes que je pourrais
utiliser pour ma propre jouissance: l'autre sera alors un cul,un con, une bouche ,un pénis...Ce n'est pas un corps sans organes, mais des organes sans corps- et donc sans
subjectivité possible.
191 Ce qui s'est passé vraiment, c'est ceci: un jour, les ouvriers de
Renault ont laissé en plan la lecture du "fétichisme de la marchandise" dans Le capital et ils sont partis en voiture. 192 Bataille, Blanchot, et les autres parlaient tres bien de Sade.Mais ils
n'ont pas vu que la pénétration cuturelle de l'impasse sadienne était à l'oeuvre dans la multiplication des petits récits qui flattaient l'egoet promettaient la satisfaction pulsionnelle dans et par la marchandise.
194 Posons le donc ainsi: c'est en voiture que Sade est revenu pour
répandre l'isolisme. En voiture. Et par la télévision. Guy Debord me semble le seul à s'en être avisé, comme en témoigne ce précieux fragment qui montre comment
l'isolisme cher à Sade (terme que Debord traduira par isolement) est obtenu:
Le système économique fondé sur l'isolement est une production circulaire de l'isolement.L'isolement
fonde la techique, et le processus technique isole en retour. De l'automobile à la télévision, tous les biens sélectionnés par le système spectaculaire sont aussi ses armes pour le
renforcement constant des conditions d'isolement des "foules solitaires". Le spectacle retrouve toujours plus concrètement ses propres présuppositions.(Guy Debord, La société du spectacle,chap I, fragment 28)
:
La marchandise et son monde ont désormais déferlé sur la totalité des sphères de l'existence. Une singulière "tyrannie sans tyran" s'est installée, appauvrissant nos vies toujours plus en profondeur. Un nouvel Homme semble émerger au milieu de notre époque post-transgressive, se caractérisant à l'évidence par un authentique malaise dans la subjectivation. Quant à la Mort, elle semble se retirer à petits pas de ce monde de l'illimité,
de l'inconsistance
et de la complétude...
Notre époque semble devoir congédier définitivement les futurologies roses. S'y dessine en effet une véritablemutationanthropologique, où l'humanité, dans ses coordonnées propres, subit un authentique assaut.L'Autrese volatilise. Notre temporalité s'évanouit. Arrive le règne
éternitairede l'actualité pure. En ce cas, quid de
l'humain?"Où maintenant? Quand maintenant? Qui maintenant?" (Beckett)La
techno-science et le marché pavent-ils le chemin de lapost-humanité? La permanente confusion des
aliénations (ontologique et socio-politique) n'entraine-t-elle pas une joie fautive devant
leprocessus dedésymbolisationauquel nous assistons? Nous donnerons donc ici des "nouvelles de l'humanité" ainsique du travail de la
fraction desrésistantsau mondecomme il va:poètes,philosophes, psychanalystes,penseurs...
Derniers Commentaires