Dimanche 30 mars 2014 7 30 /03 /Mars /2014 19:45

10_8transhumanisme2mkotlarski.jpgSi l’on considère que le créalisme est une volonté d’improvisation, de prise de risque visant à affirmer sa foi dans l’abondance de la vie tout en prenant en charge ses propres conditions d’existence, alors le transhumanisme en est très loin. Le transhumanisme, cet “homme augmenté par les nouvelles technologies”, pourrait tout simplement être un “homme simplifié” qui, face à sa liberté de constamment devoir faire des choix et à l’incertitude de la vie, préfère une existence au rabais faite d’automatismes soulageant son angoisse de vivre. Le transhumanisme est une sorte de lâcheté qui refuse de se regarder en face tout en se faisant passer pour la coolitude absolue.

Au sortir de la seconde guerre mondiale, Gunther Anders pressentait ce mal lancinant qui s’apprêtait à frapper l’humanité : l’obsolescence de l’homme. L’homme a honte de sa condition finie, de sa mortalité, de son imperfection, de sa contingence. Il préfère obéir à un plan rationnel et courbe donc l’échine face à ses créations. Foucault quant à lui, prophétisait la naissance de nouveau dieux et la disparition de l’homme. Est-ce à dire que se référer à la technique plutôt qu’à l’homme pour régler les problèmes humains est déjà une négation de l’homme? Très certainement. La mort est un problème? Les transhumanistes le détruisent, et de la sorte, plus de problème. Pour leur défense, il est vrai que philosopher et se remettre en cause, écorcher son égo ou accepter sa condition finie est beaucoup plus ardu que de s’implanter des puces dans le crâne ou de subir diverses opérations. Première lâcheté.

Plutôt que d’être du côté du créalisme, le transhumanisme serait du côté de l’ego trip : désir de puissance, volonté de tout vivre et de tout savoir qui fleure bon le complexe de castration, lui même en partie généré et favorisé par le système économique actuel, qui a intérêt à limiter la réalisation du potentiel de chacun, en particulier intellectuel. Quelles sont les meilleures vaches à lait? Le narcissique à l’ego surgonflé dont on flatte les bas instincts ou l’esprit indépendant à la démarche socrato-sceptique qui pense par lui-même? La créativité est ainsi limitée à laisser croire les masses qui se parent des dernières inventions savamment marketées qu’elles en sont les créatrices.

Par ailleurs, la prise de risque, donc l’incertitude, est la hantise du genre humain. Comme l’a bien vu Théophile Gautier il y a 150 ans : “L’un des grands malheurs de la vie moderne, c’est le manque d’imprévu, l’absence d’aventure. Tout est si bien réglé, si bien engrené, si bien étiqueté que le hasard n’est plus possible”. Voici qu’aujourd’hui, cette précision mathématique au millième de millimètre est une réalité ; cette mécanique implacable gagne de jours en jours en précision, et à mesure que notre humanité diminue en proportion, des algorithmes peuvent anticiper la grossesse d’une jeune femme avant son père (cf. article de Charles Duhigg, journaliste au New York Times, “How companies learn your secrets”). Mais le plus intéressant dans tout ceci est que beaucoup seraient certainement prêts à abandonner leurs responsabilités. Que faire en effet d’une liberté, qui, parce qu’elle offre des horizons illimités, effraie? Cet infini, qui ne fait que refléter l’infini intérieur de chacun, est insupportable : mieux vaut jouer la sécurité et se rassurer dans les régularités déterministes offertes par les machines. Seconde lâcheté.

Mais la plus grande lâcheté du transhumanisme dans cette belle négation de l’humain réside dans toute cette simili-propagande hollywoodienne qui vise à faire doucement accepter aux masses, au profit de certains, l’inconcevable : les machines pensent et elles ont même des sentiments. Ainsi dans le film Her, Spike Jonze, fraîchement divorcé, tombe amoureux de la voix de son téléphone, rigole et passe de bon moments avec “elle”, alors qu’il ne se pose pas à un seul moment la question des raisons de son divorce. Plus globalement, les machines, c’est cool, et le cyborg est le futur de l’homme. C’est le message subliminal de films et séries qui ressemblent souvent à des navets réductionnistes à l’intrigue binaire prévisible par un sapajou guyanais. Dans Elysium, le gentil cyborg Damon va tuer les méchants complotistes friqués et sans coeur ; dans la série Intelligence, le super agent super gentil connecté aux bases de données mondiales grâce à une puce cérébrale déjoue les plans de méchants terroristes caricaturés au possible ; dans Transcendance, le gentil scientifique humaniste Depp se fait tuer par des méchants technophobes, mais télécharge sa conscience sur un disque dur, car bien sûr, sa pensée n’est qu’une simple combinaison de signaux électriques.

L’homme augmenté, tel est le nouveau fantasme et paradigme du XXI siècle, espoir faussement utopique d’une humanité réconciliée avec elle-même pour des lendemains qui chantent. Mais c’est une mode (le transhumanisme est une mode, comme les sacs Vuitton ou les sneakers Nike) auxquels tous n’auront pas accès. Tandis qu’on utilise la crédulité des masses et la naïveté des gens influençables pour les faire fantasmer sur les possibles avantages offerts par l’augmentation technologique, on détourne en même temps cette capacité de fascination afin de créer le buzz autour de personnes centrales principalement issues de Google comme Ray Kurzweil, Sergeï Brin, Larry Page ou Eric Schmidt. Ainsi, les masses sont dépossédées de cette capacité d’émerveillement sur leur propre vie tout comme la possibilité de l’améliorer, ici et maintenant ; elles préfèrent gober les projections futuristes de certains (auxquelles elles n’auront de toutes façons pas accès) par refus d’assumer leur liberté d’agir au quotidien et de construire un futur à la hauteur de leurs rêves. Encore par lâcheté, soumission d’esclave, ou manque d’ambition, elles vivent par procuration le rêve des autres en y adhérant aveuglément. Car tous ces gens fascinés par les promesses transhumanistes oublient une chose : le saint Graal de l’immortalité ou de l’amélioration sera réservé aux quelques “élus” qui auront investi et payé comptant (plusieurs dizaines de milliards de dollars pour les recherches en cours). Une fois la promotion du transhumanisme faite et acceptée par la masse, une fois ce paradigme devenu modèle de société, ses plus fidèles thuriféraires seront jetés comme de vieilles chaussettes par les barons transhumains, un peu à la manière avec laquelle on séduit une jolie fille pour lui soutirer ses charmes. Un égoïsme profond, qui ne fait que révéler un mal-être et un vide intérieur tout aussi profonds qui génèrent des comportements trop souvent oublieux du respect élémentaire envers autrui, mais surtout envers soi-même.

En effet, force est de constater que le partage n’est pas un réflexe dans une société dominée par le darwinisme social, minée par la peur de son prochain. Il n’existe que de petits îlots tels la France où l’on peut sentir, au prix d’un énorme effort politique et économique, le sentiment de fraternité avec son prochain et celui de réellement faire partie de la même famille, de partager un destin commun. La seule créativité qui existe donc pour l’instant n’est pas celle qui vise à embellir la vie, mais celle qui s’adapte aux exigences du marché, et donc celle qui permet de garder un avantage compétitif. Dans ce cadre, les objectifs du transhumaniste sont clairs : “Time is money, and I want all the time, and all the money”. Le transhumanisme, considéré sous cet angle, est l’expression la plus primaire de ce trait enfantin, le “tout pour moi, rien pour les autres”, particulièrement en phase avec la société actuelle.

Personne n’est dupe, et les premiers essais qui s’avéreront concluants sur les handicapés, les amputés, et les malades génétiques, seront vite mis au profit de ceux qui auront des objectifs plus égoistes, surtout lorsque l’on connaît la mégalomanie qui caractérise – souvent – les plus fortunés (cf “La Banque”, de Marc Roche, à la première ligne, où le PDG de Goldman Sachs affirme : “Je fais le travail de Dieu”). Evidemment, inutile de préciser que les places sont limitées, et le double langage cynique qui vise, sous des accents humanitaires à peine voilés, à utiliser les plus malades comme cobayes, est cousu de fil blanc. Ces gens là ne donnent que pour recevoir davantage en retour et sont dans une logique de constante accumulation qui n’a jamais de fin : ils ne seront jamais satisfaits à moins qu’ils n’aient tout sous leur contrôle, y compris la vie du moindre insecte. Le transhumanisme laisse en fait transparaître une manie du contrôle qui connote dans le fond une peur de vivre et une peur de prendre des risques, éclairant de fait cette lâcheté qui le caractérise.

En effet, pourquoi faire de Google le 3è hémisphère du cerveau afin d’être omniscient, si ce n’est qu’on doute de l’avenir et qu’on souhaite se rassurer en le contrôlant? Après tout, pourquoi vouloir vivre mille ans, si ce n’est pour perpétuer ad vitam eternam, par peur des les perdre, son pouvoir et son influence, son statut social, son confort? Comme l’analyse Marcel Gauchet, l’homme post-moderne ne croit plus en l’invisible et concentre donc toutes ses actions sur le monde matériel. Cependant, une telle société débarassée de la mort serait condamnée à être figée, paralysée par la crispation de certains sur le pouvoir temporel dont ils jouissent. Là encore, inutile de préciser que le partage, le don, l’amour, la compassion, la créativité seront réduits à leurs portions congrues, très certainement pris en tenaille dans une relation sado-masochiste où chacun y trouvera son compte : le dominateur transhumain mégalomane et immoral, le soumis lâche et consentant, tous deux manquant de courage pour admettre leur situation, et, pire encore, pour entreprendre un changement libérateur.

Les idéaux créalistes, qui visent à redonner le pouvoir à chacun de mener une vie épanouie, dans le respect des autres, semblent difficile à concevoir pour ces gens-là, et même en général pour les masses qui subissent à longueur de journée les messages lénifiants et dévalorisants d’un système qui ne serait rien sans eux. La sortie de la caverne est ardue, et la seule liberté réside dans la prise de conscience que les autres n’ont de pouvoir que celui qu’on leur donne. Mais il n’est pas impossible qu’une poignée de personnes change la donne, même si la volonté d’être esclave, domine, semble-t-il, la majorité, tétanisée par la perspective de faire ses propres choix. Penser par soi-même et assumer sa liberté sont en effet des fardeaux que bien peu sont disposés à accepter.

Idir Benard

Par E.B
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Mardi 25 mars 2014 2 25 /03 /Mars /2014 18:54

 

Un entretien filmé (15 minutes) avec le philosophe Anselm Jappe, présente à un large public quelques éléments historiques et explicatifs issus du courant international de la « Critique de la valeur » (Wertkritik).  Le site Decryptimage, portail d'éducation culturelle, a réalisé cet entretien au début du mois de mars 2014.

 

Cet entretien constitue une introduction générale à ce courant qui cherche à repenser une théorie critique du capitalisme, sur de nouvelles bases, au-delà du marxisme traditionnel et des différents formes fétichistes d'anticapitalisme tronqué. 

PS : Anselm Jappe n'est pas rattaché à l'Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales comme il est indiqué dans le bandeau de présentation de l'auteur dans la vidéo. L'institution permet une invitation à un auteur extérieur à l'Ehess, pour faire un séminaire durant une durée de deux ans. C'est dans ce cadre qu'A. Jappe, en tant qu'auteur invité, dirige un séminaire public ouvert vers l'extérieur sur le thème " Les Aventures du sujet : narcissisme et société marchande " (2012-2014).
Par E.B
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Samedi 22 mars 2014 6 22 /03 /Mars /2014 11:50

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1. 

La politique ne crée pas d’alternatives. Son but n’est pas de nous laisser développer nos possibilités et nos capacités ; dans la politique, nous ne faisons que réaliser les intérêts qui découlent des rôles que nous exerçons dans l’ordre existant. La politique est un programme bourgeois. Elle est toujours une attitude et une action dont le point de référence est l’État et le marché. La politique est l’animatrice de la société, son médium est l’argent. Les règles auxquelles elle obéit ressemblent à celles du marché. D’un côté comme de l’autre, c’est la publicité qui est au centre ; d’un côté comme de l’autre, c’est une affaire de valorisation et de mise en conditions de celle-ci.


Le spécimen bourgeois moderne a fini par absorber complètement les contraintes de la valeur et de l’argent ; il est même incapable de se concevoir sans ceux-ci. En effet, il se maîtrise lui-même, le Maître et l’Esclave se rencontrant dans le même corps. La démocratie, cela ne signifie rien d’autre que l’auto-domination des supports de rôles sociaux. Comme nous sommes à la fois contre tout pouvoir et contre le Peuple, pourquoi serions-nous pour le pouvoir du Peuple ?


Être pour la démocratie, voilà le consensus totalitaire de notre époque, la profession de foi collective de notre temps. La démocratie, c’est l’instance d’appel et le moyen de résoudre les problèmes. La démocratie est considérée comme le résultat final de l’Histoire. Elle est certes corrigible, mais derrière elle, il ne peut plus y avoir rien d’autre. La démocratie est partie intégrante du régime de l’argent et de la valeur, de l’État et de la Nation, du Capital et du Travail. C’est une parole vide de sens, tout peut être halluciné dans ce fétiche.


Le système politique lui-même se délite de plus en plus. Il ne s’agit pas, ici, d’une crise des partis et des hommes politiques, mais d’une érosion du politique sous tous ses aspects. La politique est-elle nécessaire ? Que nenni et, de toute façon, dans quel but ? Aucune politique n’est possible ! L’antipolitique, cela signifie que les individus eux-mêmes se mobilisent contre les rôles sociaux qui leur sont imposés.


2. 

Capital et Travail ne sont pas antagoniques, ils constituent, au contraire, le bloc de valorisation de l’accumulation du Capital. Qui est contre le capital, doit être contre le Travail. La religion pratiquée du Travail est un scénario auto-agressif et autodestructeur dont nous sommes les prisonniers, à la fois matériellement et intellectuellement. Le dressage au travail a été – et demeure – un des objectifs déclarés de la modernisation occidentale.


Or, c’est au moment même où la prison du Travail s’écroule, que cet enfermement intellectuel vire au fanatisme. C’est le Travail qui nous rend stupides et, de plus, malades. Usines, bureaux, magasins, chantiers de construction et écoles sont autant d’institutions légales de la destruction. Quant aux traces du Travail, nous les voyons tous les jours sur les visages et sur les corps.


Le Travail est la rumeur centrale de la convention. Il passe pour être une nécessité naturelle, alors qu’il n’est rien d’autre que la forme sous laquelle le capitalisme façonne l’activité humaine. Or, être actif est autre chose dès lors que cette activité se fait non en fonction de l’argent et du marché, mais sous la forme du cadeau, du don, de la contribution, de la création pour nous-mêmes, pour la vie individuelle et collective d’individus librement associés.


Une partie considérable des produits et des services sert exclusivement aux fins de la multiplication de l’argent, qui contraint à un labeur qui n’est pas nécessaire, nous fait perdre notre temps et met en danger les bases naturelles de la vie. Certaines technologies ne peuvent être comprises autrement que comme apocalyptiques.


3.

L’argent est notre fétiche à nous tous. Il n’y a personne qui ne veuille en avoir. Nous n’avons jamais décidé qu’il devait en être ainsi, mais c’est comme ça. L’argent est un impératif social ; ce n’est pas un instrument modelable. En tant que puissance qui nous oblige sans cesse à calculer, à dépenser, à économiser, à être débiteurs ou créditeurs, l’argent nous humilie et nous domine chaque heure qui passe. L’argent est une matière nocive qui n’a pas son pareil. La contrainte d’acheter et de vendre fait obstacle à toute libération et à toute autonomie. L’argent fait de nous des concurrents, voire des ennemis. L’argent dévore la vie. L’échange est une forme barbare du partage.


Il est absurde non seulement qu’un nombre incalculable de professions ait pour seul objet l’argent, mais aussi que tous les autres travailleurs intellectuels et manuels soient sans cesse en train de calculer et de spéculer. Nous sommes des calculettes dressées. L’argent nous coupe de nos possibilités, il ne permet que ce qui est lucratif en termes d’économie de marché. Nous ne voulons pas remettre à flot l’argent, mais nous en débarrasser.


Il faut non pas exproprier la marchandise et l’argent, mais les supprimer. Qu’il s’agisse d’individus, de logements, de moyens de production, de nature et d’environnement, bref : rien ne doit être une marchandise ! Nous devons cesser de reproduire des rapports qui nous rendent malheureux.


La libération, cela signifie que les individus reçoivent leurs produits et leurs services librement selon leurs besoins. Qu’ils se mettent directement en relations les uns avec les autres et ne s’opposent pas, comme maintenant, selon leurs rôles et leurs intérêts sociaux (comme capitalistes, ouvriers, acheteurs, citoyens, sujets de droit, locataires, propriétaires, etc.). Déjà aujourd’hui, il existe, dans nos vies, des séquences sans argent : dans l’amour, dans l’amitié, dans la sympathie et dans l’entraide. Nous donnons alors quelque chose à l’autre, puisons ensemble dans nos énergies existentielles et culturelles, sans présenter de facture. C’est alors que nous sentons, par moments, que nous pourrions nous passer de matrice.


4.

La critique est plus qu’une analyse radicale, elle demande le bouleversement des conditions existantes. La perspective cherche à dire comment on pourrait créer des conditions humaines qui n’auraient plus besoin d’une telle critique ; l’idée d’une société où la vie individuelle et collective peut et doit être inventée. La perspective sans la critique est aveugle, la critique sans la perspective est impuissante. La transformation est une expérience dont le fondement est la critique ayant pour horizon la perspective. « Réparez, ce qui vous détruit » ne peut être notre mot d’ordre.


Il s’agit d’abolir la domination, rien de moins, peu importe si celle-ci se traduit par des dépendances personnelles ou par des contraintes objectives. Il est inacceptable que des individus soient soumis à d’autres individus ou soient livrés, impuissants, à leurs destins et structures. Nous ne voulons ni d’autocratie ni d’auto-domination. La domination est plus que le capitalisme, mais le capitalisme est, jusqu’à aujourd’hui, le système de domination le plus développé, le plus complexe et le plus destructeur. Notre quotidien est conditionné à un point tel que nous reproduisons le capitalisme chaque jour et que nous nous comportons comme s’il n’y avait aucune alternative.


Nous sommes bloqués. L’argent et la valeur engluent nos cerveaux. L’économie de marché fonctionne comme une grande matrice. Notre objectif est de la nier et de la supprimer. Une bonne vie bien remplie suppose la rupture avec le capital et la domination. Aucune transformation des structures sociales n’est possible sans transformation de notre base mentale et aucun changement de la base mentale sans la suppression des structures.


5.

Nous ne protestons pas, nous avons dépassé ce stade. Nous ne voulons réinventer ni la démocratie ni la politique. Nous ne luttons ni pour l’égalité, ni pour la justice et nous nous réclamons d’aucune libre volonté. Nous n’entendons pas non plus miser sur l’État social et l’État de droit. Et encore moins nous voulons nous faire les porte-à-porte de quelconques « valeurs ». Il est facile de répondre à la question quelles sont les valeurs dont nous avons besoin : aucune !


Nous sommes pour la dévalorisation totale des valeurs, pour la rupture avec ce mantra des soumis appelés communément « citoyens ». Il faut rejeter ce statut. En idées, nous avons déjà résilié le rapport de domination. L’insurrection que nous avons en tête ressemble à un saut paradigmatique.


Nous devons sortir de cette cage qu’est la forme bourgeoise. Politique et État, démocratie et droit, nation et peuple sont des figures immanentes de la domination. Pour la transformation, nous ne pouvons disposer d’aucun parti et d’aucune classe, d’aucun Sujet et d’aucun mouvement.


6.

Ce qui est en jeu, c’est la libération de notre temps de vie. C’est elle seule qui nous permettra d’avoir plus de loisir, plus de plaisir et plus de satisfaction. Ce dont nous avons besoin, c’est plus de temps pour l’amour, l’amitié et les enfants, plus de temps pour réfléchir ou pour paresser, mais plus de temps aussi pour nous occuper, de façon intense et extensive, de ce que nous aimons. Nous sommes pour le développement tous azimuts des plaisirs.


Une vie libérée, cela signifie de se reposer plus longtemps et mieux, mais, tout d’abord, dormir plus souvent ensemble, et plus intensément. Dans cette vie – la seule que nous ayons – l’enjeu est la bonne vie, il s’agit de rapprocher l’existence et les plaisirs, de faire reculer les nécessités et d’élargir les agréments. Le jeu, dans toutes ses variantes, requiert à la fois de l’espace et du temps. Il ne faut plus que la vie soit cette grande occasion manquée.



Nous ne voulons plus être ceux que nous sommes forcés d’être.

 

 

Rédaction du magazine Streifzüge

Octobre 2013

 


 


Note de la mise en ligne par le site Palim Psao :

 

* Streifzüge est un groupe et un magazine autrichien (surtout basé à Vienne) sur la critique de la valeur (Wertkritik), créé en 1996 autour de Franz Schandl, Andreas Exner, Stefan Meretz, Thomas Konics, Maria Wölflingseder, etc. Streifzüge s'est rangé en 2004 du côté des personnes qui ont gardé le nom de Krisis lors d'une scission plus importante que les précédentes, avec les amis de Robert Kurz et Roswitha Scholz qui fondèrent eux la revue Exit ! De son point de vue, Kurz n'a cessé de dénoncer dans Streifzüge une version appauvrie, très "Salut les copains" et mouvementiste de la critique de la valeur. La salle des machines du site Palim Psao ne se rattache pas à tel ou tel comité de rédaction, et constitue simplement un portail francophone qui accueille différentes tendances de la mouvance de la critique de la valeur

Par E.B
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Vendredi 21 mars 2014 5 21 /03 /Mars /2014 23:29

Lille-anti-systeme-ok

Des discours aux relents xénophobes et délirants semblent aujourd'hui proliférer sans complexe et parviennent à féderer de larges couches de la population, sans distinction de classe ou d'origine. Face à ces idéologies réactionnaires qui se présentent comme "anti-systèmes" il est plus que temps de procéder à une critique radicale à partir de l'analyse du capitalisme la plus adéquat pour comprendre les rouages de ce dernier : la critique de la marchandise, du travail et de la valeur. 

 Nous ne laisserons pas se faire prendre en otage le sentiment de révolte et d'impuissance face à la domination abstraite du marché.


Nous vous invitons à venir en causer jeudi 03 avril 2014 à 18h au café Citoyen à Lille.


"C'est la faute à qui?" (extrait) "Nous sommes bien dans une crise considérée comme la pire depuis la deuxième guerre mondiale, ou depuis 1929. Mais la faute est à qui, et par où trouver la sortie? La réponse est presque toujours la même: l’«économie réelle» est saine, ce sont les mécanismes malsains d’une finance qui a échappé à tout contrôle à mettre en danger l’économie mondiale. Alors, l’explication la plus expéditive, mais qui est aussi la plus répandue, en attribue toute la responsabilité à l’«avidité» d’une poignée de spéculateurs qui auraient joué avec l’argent de tous comme s’ils étaient au casino. Mais ramener les arcanes de l’économie capitaliste, lorsque celle-ci marche mal, aux agissements d’une conspiration de méchants a une longue tradition dangereuse. Ce serait la pire des issues possibles de désigner une nouvelle fois des boucs émissaires, la «haute finance juive» ou autre, à la vindicte du «peuple honnête» des travailleurs et des épargnants."

 

Anselm Jappe (Novembre 2008)

Par E.B
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Vendredi 14 mars 2014 5 14 /03 /Mars /2014 22:49

recto-SdeCi-dessous, la retranscription d'une communication d'un des membres du collectif « Quelques ennemis du meilleur des mondes », lors d'une rencontre à Bourges en janvier 2014 pour présenter la sortie de l'ouvrage « Sortir de l'économie » (Editions le Pas de coté, 2013). A la croisée de la critique de la dissociation-valeur, de la critique anti-industrielle et des derniers apports de l'anthropologie non-évolutionniste (au-delà du mythe du communisme primitif), le collectif « Quelques ennemis du meilleur des mondes » publie depuis 2007 une revue du même nom (4 numéros) disponible en ligne à l'adresse suivante.

 

                                          ***

 

                                              Sortir de l'économie ?

 

 

Disons-le tout de go, pour les rédacteurs du bulletin Sortir de l’économie, il n’y a pas de différence entre l’économie et le capitalisme. Aussi, le slogan « sortir de l’économie » est-il à comprendre comme « sortir du capitalisme ». Mais, allez vous me dire : « Pourquoi avoir choisi ce slogan si, en définitive, c’est la forme de vie capitaliste qui est visée ? »  L’identification de ces deux catégories ne serait-elle pas spécieuse ?

 

Il y aurait ainsi une économie neutre, naturelle, qui aurait toujours existé et une forme perverse de celle-ci qui serait apparue, relativement tardivement, disons vers le XVIème siècle, à savoir le capitalisme. La sortie du capitalisme reviendrait alors, selon cette perspective, à retrouver une économie saine, durable (une économie verte, aujourd’hui dite circulaire), plus juste (avec une meilleure distribution des fruits de la croissance), etc. Il suffirait ainsi, par exemple, de libérer « l’économie réelle » de l’emprise de la méchante finance et des odieux spéculateurs, ou encore de supprimer la propriété privée des moyens de production, pour que nous soyons sauvés de l’effondrement multidimensionnel en cours.

 

Le problème avec ces approches, c’est qu’elles ne traitent que des symptômes de la crise en cours et non pas la racine du mal : l’économie. Il est d’usage de qualifier ces pseudo-solutions de « critiques tronquées du capitalisme ». Or, poser la question de la sortie de l’économie permet une remise en cause beaucoup radicale de la forme de vie présente, donc une meilleure compréhension de la nature du capitalisme et partant de son abolition.

 

Pourquoi ne faut-il pas distinguer économie et capitalisme ? Il y a, au moins, quatre raisons :

 

Une première remarque, est le fait, qu’aujourd’hui, l’usage du terme économie, ou économique, renvoie bien au capitalisme. Ainsi, lorsque les grands médias nous parlent de crise de l’économie ou des acteurs économiques, il faut bien entendu comprendre crise du capitalisme et acteurs du capitalisme ! La crise économique actuelle relève en effet de l’incapacité, ou tout du moins de difficultés toujours plus grandes, pour le capital à se reproduire : il existe des sommes d’argent faramineuses qui ne trouvent plus à s’investir tant les taux de profits sont devenus faibles. C’est donc bien une crise du capitalisme.

 

Une deuxième remarque, est que la naissance du terme économique, avec l’orthographe que nous lui connaissons aujourd’hui, est attestée dès 1546, c’est-à-dire précisément au moment où se met en place le capitalisme[1]. Il s’avère donc que la forme de vie capitaliste et la catégorie économique apparaissent simultanément.

 

Une troisième remarque, comme le souligne André Gorz, est que capitalisme et économie partagent la même rationalité : à savoir minimiser les coûts et maximiser les gains, rechercher l’efficacité, les gains de profits, etc. « C’est en vain qu’on chercherait à distinguer la rationalité capitaliste de la rationalité économique[2] ». Les deux catégories proposent en effet une vision technicienne du monde occultant toute dimension symbolique, ne s’occupant donc ni de morale, ni a fortiori de bien commun.

 

Enfin, l’anthropologie, postulée tant par l’économie que le capitalisme, met en scène des individus esseulés, atomisés, considérés donc hors du tissus des relations sociales tels que l’amitié, la famille, la domination de certains individus sur d’autres par exemple ; individus qui cherchent en outre, chacun dans leur coin, à assouvir leur propre intérêt égoïste sans égard pour les autres. C’est l’anthropologie pessimiste de Hobbes (« l’homme est un loup pour l’homme » disait-il) ou encore celle de M. Tchatcher pour qui il n’y a pas de société mais seulement des individus. Cette vision de l’homme n’est bien sûr pas neutre, et plusieurs siècles de capitalisme et de discours économiques, ont finalement fait émerger une société dans laquelle les individus sont effectivement devenus étrangers les uns aux autres. Hobbes s’est trompé ! L’anthropologie pessimiste qu’il plaçait à l’origine de la vie sociale est, en fin de compte, notre horizon !

 

Des esprits critiques, à ce stade, pourront objecter : « Certes, l’invention du mot économique est contemporaine de la mise en place du capitalisme, mais cependant ne faudrait-il pas distinguer la pratique et la conscience de cette pratique ? Autrement dit, tel M. Jourdain qui faisait de la prose sans le savoir, les sociétés précédentes n’avaient-elles pas, de tout temps, une pratique économique sans pour autant en être avisées ? » Eh bien non !

 

L’économie une invention tardive.

 

Certains anthropologues s’expriment sans ambages sur cette question. Ainsi, M. Sahlins affirme-t-il clairement dans son fameux Age de Pierre, Age d’abondance  que: « Dans les sociétés traditionnelles, […] structuralement, l’économie n’existe pas.[3] ». Ou encore Louis Dumont, dans son Homo aequalis : «  Il n’y a rien qui ressemble à une économie dans la réalité extérieure jusqu’au moment ou nous construisons un tel objet[4] ».

 

En fait, il n’est pas possible de projeter dans le passé les catégories de pensée qui sont les nôtres aujourd’hui. Pour ne prendre qu’un exemple, il n’est qu’à considérer le concept de nombre qui relève pourtant de la sphère mathématique souvent considérée comme universelle et intemporelle. Eh bien il s’avère que cette catégorie a profondément évolué au cours du temps : les nombres de Pythagore ne sont pas les nombres d’aujourd’hui ! Pour ce dernier, en effet, seuls les nombres, aujourd’hui qualifiés de naturels, avaient droit à ce titre ; un être comme la racine carré de deux ne pouvait briguer cette appellation. Ainsi, de même qu’il nous est impossible de plaquer notre concept de nombre pour comprendre la philosophie Pythagoricienne, les catégories de pensée de notre époque ne peuvent s’appliquer ipso facto aux réalités sociales et culturelles de tous lieux et de tous temps afin de les saisir et de les comprendre. Bref, il ne faut pas regarder le passé à travers nos lunettes.

 

Mais qu’en est-il de la catégorie économique ? Une difficulté est qu’il n’existe pas vraiment une définition claire et précise de cette catégorie. Le mot « économie » est un terme polysémique, un mot valise, qui peut désigner plusieurs choses. L’anthropologue Bernard Traimond relève ainsi dans son livre « L’économie n’existe pas » (Le Bord de l'eau, 2011), 13 sens différents à ce mot selon le contexte dans lequel il est employé. Je prendrai deux définitions.

 

Une première définition de l’économie est de type « formel ». Il s’agit du caractère logique reliant fin et moyen. L’économie est conçue comme ce qui permet de satisfaire les besoins des hommes dans un contexte de rareté. Il s’agit donc de viser à l’efficacité, d’économiser les ressources et les efforts, en vu de faire face à l’insuffisance des moyens. En anthropologie ce courant de pensé est appelé formalisme. Le problème, avec cette définition, c’est que les sociétés primitives, ne sont pas, le plus souvent, des sociétés de manque et de pénurie mais, bien au contraire, comme l’a montré Marshal Sahlins, des sociétés d’abondance. Le temps dédié aux activités, disons productives, y est en effet très inférieur au temps que nous, hommes modernes, y consacrons. Disposer de quoi se nourrir, se loger, etc. n’y était pas un problème. On constate même souvent que ces sociétés, en faisant des offrandes aux dieux ou de grandes fêtes collectives, dilapidaient, plus que de raison, une grande quantité de leurs ressources et adoptaient donc un comportement que l’on pourrait qualifier d’antiéconomique.

 

Une deuxième définition, issue du Larousse, est la suivante : « Ensemble des activités d'une collectivité humaine relatives à la production, à la distribution et à la consommation des richesses. » Admettre, selon cette définition, que l’économie a de tout temps existé prête le flanc à, au moins, deux critiques.

 

La première, c’est que pendant très longtemps les sociétés humaines se sont totalement désintéressées des richesses matérielles. Comme l'anthropologue Alain Testart, le démontre avec une érudition impressionnante[5], les sociétés ne sont devenues chrématiques, c'est-à-dire ont fait une place à la richesse matérielle, qu’à la toute fin du paléolithique supérieure. Dans ces sociétés, le prix de la fiancée par exemple y était payé en nature, c’est-à-dire que le « marié » devait assurer, pendant toute sa vie, certains services à sa belle mère, ou autres ayant-droits (c’est typiquement ce qui se passe pour les aborigènes australiens) ; dans les sociétés chrématiques, au contraire, l’usage de monnaies, donc de biens matériels, permettait de se libérer d’une telle contrainte. Mais cela ne survient que tardivement dans l’histoire humaine[6].

 

La seconde, c’est que la réunification, la combinaison, de ces activités spécifiques en une seule et même unité conceptuelle (l’économie donc) ne va pas de soit[7]. En fait, ces activités n’étaient aucunement séparées des autres dimensions de l’existence comme le religieux, les relations de parenté ou des liens diplomatiques avec d’autres peuples. Ainsi pécher un poisson pouvait être également perçu comme un acte religieux mettant l’homme en contact avec certaines forces transcendantes, ou bien la distribution de nourriture était liée aux statuts des individus dans la communauté (chacun recevant une partie de l’animal chassé selon son sexe, sa classe d’âge, etc.). Les activités des hommes n’étaient pas réduites à leurs seules dimensions matérielles et comptables, mais faisaient un tout à part entière. Il était dès lors impossible d’isoler ces activités et d’y penser « à part », et cela, nous dit l'historien de l'antiquité grecque Moses Finley, « à cause de la structure même de leur société ».

 

L’économie : une structure (religieuse) parmi d’autres.


Ceci nous amène à la notion de structure. Toutes les sociétés possèdent en effet une certaine structure qui se décline tant au niveau des pratiques, du comportement des individus, qu’au niveau de la culture, de l’imaginaire et donc des valeurs. Pour un philosophe comme Castoriadis, c’est même le côté imaginaire qui est fondamental  puisque, pour lui, c’est dans l’imaginaire que la réalité sociale s’institue.

 

Pour donner quelques exemples, on peut penser à la société des indiens Kwakiutl (côte nord-ouest des Etats-Unis) qui était structurée autour du Potlatch, ou encore aux tribus Tupi-guarani étudiées par Pierre Clastre, structurées, selon lui, autour du tabou alimentaire interdisant à un chasseur de manger le gibier qu’il avait lui-même tué ; on peut aussi citer l’anthropologue David Graeber qui évoque quant à lui le cas des Lélé, en Afrique,  dont la vie est structurée par les « dettes de sang », etc. etc.

 

Aussi, notre société, comme toutes les autres, n’échappe pas à cette structuration autour d’un noyau fondamental. Mais alors, quel est le point nodal de notre civilisation à nous ? L’économie bien sûr[8] ! Il suffit, de fait, d’allumer n’importe quelle radio ou mass média, pour constater que ce sont toujours les mêmes catégories économiques qui sont ressassées sans relâche : travail, emploi, marchandises, croissance, PIB etc. Notre société est, tout entière, vouée à l’économie.

 

En faisant en cela référence à C. Castoriadis, pour l’économiste Serge Latouche, il faut en effet comprendre « l’économique comme [une] signification imaginaire sociale structurant la modernité », ou comme « un ensemble de significations », c’est-à-dire par « l’ensemble des valeurs et des présupposés historiques et culturels sur lesquels repose l’Occident moderne[9] ». Ainsi, en quelque sorte, l’économie à pris la place des religions aujourd’hui disparues, ou qui ne jouent plus, en tous cas, un rôle déterminant dans la structuration des pratiques sociales. Dis autrement : l’économie est notre religion !

 

Et de fait, comme pour toutes les sociétés qui ont existé, la constitution de notre société reste de type fétichiste. Les créations de l’homme finissent par s’émanciper, s’autonomiser, pour finalement apparaître devant lui comme une réalité objective qui en retour l’assujettissent. C’est le syndrome du veau d’or. Pour nous, ce ne sont plus les totems, les montagnes sacrées ou que sais-je, qui nous semblent posséder un pouvoir, mais les marchandises et donc l’argent. Marx parle ainsi du « fétichisme de la marchandise ». Lorsque nous payons avec une pièce de monnaie ou un billet, nous croyons que ces moyens de paiement jouissent en eux-mêmes d’une valeur. Pourtant, nous sommes ici victimes d’une illusion puisque c’est en définitive l’ensemble des individus qui, par leurs actions quotidiennes et répétées, font que ces derniers valent quelque chose. Autrement dit, c’est parce que tout le monde croit qu’un billet de 10 euros vaut 10 euros que c’est réellement le cas. Ce fétichisme n’est pas un voile permettant d’occulter une vraie réalité qui serait sous-jacente, mais c’est au contraire un « fétichisme réel » duquel découle la structure concrète de notre forme de vie. Notre société, bien loin d’être rationnelle et émancipée des religions comme les philosophes du siècle des lumières le croyaient, est donc au contraire profondément religieuse[10].

 

L’économie est donc un fait social total (Cf. M. Mauss) qui affecte tous les aspects de notre civilisation (politique, culturel, technique, etc.). Il est donc, premièrement, impossible de la réguler à partir de la sphère sociale et, deuxièmement, pas souhaitable de chercher à la corriger voire à l’améliorer.

 

Premièrement : la sphère sociale n’est ni extérieure, ni hétérogène, à la sphère l’économique : c’est l’économie, le capitalisme, en tant que fait social total, qui est une forme de vie sociale à part entière. Marx est clair sur ce point : « le capitalisme est un rapport social ». Il est, partant, impossible de réguler l’économie en prenant appui sur la sphère sociale ou encore de ré-enchâsser celle-ci dans des rapports sociaux. L’économie induit, en effet, en elle-même, un certain type de rapport social : une collection de monades séparées qui cherchent chacune à maximiser leur petit intérêt égoïste. Les rapports sociaux n’existent pas en soit ! La division sociale/économique est une invention récente. Ces deux dimensions ont toujours étés mêlées sans que ni l’une ni l’autre n’existe en soi à proprement parler.

 

Deuxièmement : il faut également  prendre garde à certaines tentatives faites dans le but de conserver le concept d’économie tout en voulant lui faire intégrer les limites terrestres en internalisant, par exemple, les externalités négatives, ou, encore, en incluant le 4ème principe de la thermodynamique de Georgescu Roegen, ou bien, pareillement, en adoptant les « thèses » sur l’économie circulaire[11]. Une telle vision des choses tombe en effet dans le piège de la critique technicienne de la société technicienne. Ce qui est reprochée à l’économie n’est pas, ici, d’induire un rapport social spécifique, inédit, historiquement déterminée, mais plus prosaïquement de lui reprocher son inefficacité : soit qu’elle comptabilise mal le rapport coût/bénéfice, ou l’épuisement des ressources soit qu’elle n’optimise pas les déchets (économie circulaire : les déchets des uns doivent devenir les intrants des autres). L’imaginaire, en tant que ce qui institue le social, reste inchangé : c’est toujours la rationalité calculatrice qui dicte ses choix en lieu et place de réflexions et de décisions communes. La délibération collective sur ce qu’il est bon, ou pas, de faire demeure inféodée au calcul froid et impersonnel. La structuration de la société, suivant cette optique, reste donc fondée sur une valeur technicienne. C’est une critique interne au monde tel qu’il ne va pas pour mieux le faire durer.

 

L’économie a ainsi totalement colonisé notre imaginaire. Toutefois, cette colonisation ne s’arrête, bien évidemment, pas là puisque ce sont également toutes les pratiques sociales, nos actes quotidiens, qui sont dictés par l’économie et notamment cette activité que nous appelons le travail !

 

L’économie et le travail (Moishe Postone) :

 

Comme l’économie, le travail est une catégorie de pensée qui doit être replacé dans son époque. Ainsi, ce que nous entendons aujourd’hui  par travail résulte d’une longue construction sociale, qui a commencée grosso modo vers le XVIIème siècle.  Il n’est donc pas possible de qualifier de travail les diverses activités de nos ancêtres. Ainsi, J.P. Vernant montre-t-il qu’il est totalement fallacieux de plaquer notre concept de travail sur les diverses activités auxquelles se livraient les Grecs Anciens. « On trouve en Grèce des métiers, des activités, des tâches, on chercherait en vain le « travail » ».[12]  Il n’est bien sûr pas seul. Citons par exemple Dominique Méda qui reprend elle aussi cette idée dans son dernier livre Réinventer le travail.

 

L’activité que nous nommons travail est donc historiquement spécifique à notre époque et même mieux, si l’on suit Moishe Postone, c’est précisément ce travail (sous le capitalisme) qui seul permet de caractériser notre société.  Autrement dit, c’est le travail qui joue un rôle structurant pour la société capitaliste. Il remplace les rapports sociaux et agit lui-même comme une médiation sociale. 

 

Pour Postone le travail a un double caractère. Un caractère concret  qui caractérise les interactions de l’homme avec la nature ; ce que le travailleur produit effectivement : du pain, etc. Et, un caractère abstrait (qui n’est pas le travail concret en général) qui lui donne une dimension sociale unique : une forme de médiatisation sociale inédite.

 

Le travail est une activité socialement médiatisante historiquement spécifique. Le travail n’est pas une activité ayant un but en soit, comme produire du pain pour sa communauté par exemple. Le contenu concret est secondaire. D’ailleurs, je suis toujours abasourdi lorsqu’à la radio, ou dans les journaux, il n’est question que d’emplois sans égard à la nature de ces emplois. Produire des bombes ou du pain, peu importe pourvu qu’il y ait du travail à donner ! La question du sens, du pourquoi, est totalement absente.

 

Le travail, ou son produit si l’on préfère, est simplement un moyen d’acquérir le produit du travail des autres. Il médiatise les relations entre les individus et permet l’émergence d’une forme d’interdépendance inédite dans laquelle, comme le dit A. Gorz, « personne de produit ce qu’il consomme ni ne consomme ce qu’il produit ». Le travail fonctionne comme  un moyen nécessaire pour obtenir le produit des autres individus et par là entrer en relation avec eux.

 

Le travail est ainsi automédiatisant et autosymbolisant. Il n’est plus nécessaire de recourir à des conceptions du bien ou du mal, à des symboles, à la parole, ou encore à des représentations du monde pour régler la vie dans notre société, pour coordonner les différentes activités, pour donner une place, un statut, à tout un chacun. Le travail se médiatise lui-même : les produits du travail s’échangent selon leur valeur intrinsèque et non selon des rapports sociaux manifestes et non déguisés. De ce fait les anciennes cultures qui ordonnaient jadis la vie des peuples et des civilisations sont progressivement laminées et détruites. Seul demeure désormais la simple « dépense de matière cérébrale, de muscles, de nerf » (Marx) comptée en unité de temps et ce, dans une totale indifférence vis-à-vis du contenu pourvu que ça se vende !

 

Les conséquences de cette structuration sociale autour du travail sont nombreuses et malheureusement funestes. J’en retiendrai deux qui me semblent importantes à bien saisir :

 

De quelques conséquences parmi d’autres :


  1. L’économie n’a pas pour but de créer des valeurs d’usage mais uniquement des marchandises, dont le seul but est d’être vendues pour gagner toujours plus d’argent[13] ;
  2. L’économie est un mode de socialisation axiologiquement neutre qui met en relation des individus conçus comme totalement indépendants des uns des autres, des atomes séparés les uns des autres contraints à l’échange pour vivre.

Ces deux conséquences permettent en effet de rendre compte de nombreux aspects de la « crise » actuelle qui n’est pas une crise temporaire, conjoncturelle, mais bien une crise profonde de notre civilisation. En voici deux :

 

L’effondrement écologique en cours  en est un.

 

Le fait que l’activité productive ne cherche pas à satisfaire des besoins mais seulement à transformer 1 Euros en 2 Euros entraîne ipso facto la disparition de toutes limites. Il n’est en effet  pas question d’arrêter de produire tel bien une fois satisfaits les besoins que celui-ci est censé remplir. Il faut toujours continuer à produire et à vendre pour pouvoir acquérir le produit du travail des autres.

 

L’obsolescence programmée est donc une nécessité du système économique mais certainement pas la résultante des agissements de méchants industriels qui nous voudraient du mal. Que se passerait-il en effet si nos voitures, nos frigos, etc. duraient ad vitam aeternam ? Ce serait une catastrophe ! Comme il en faudrait de moins en moins, une quantité phénoménale de gens se retrouveraient au chômage.

 

Il en est de même de la publicité qui est absolument nécessaire afin  de créer toujours de nouveaux besoin, via la frustration, et donc de vendre encore d’autres marchandises.

 

Par ailleurs, le jeu de la concurrence, en forçant les industriels à produire des marchandises toujours moins chères, contraint également ces derniers à en produire toujours plus afin d’éviter la contraction de la masse de valeur. S’il fallait autrefois, disons,  vendre 10 chemises à 10 Euros pour récupérer 100 Euros désormais ce sont  100 chemises à 1 Euros qu’il faut réussir à vendre pour récupérer autant d’argent et reproduire ainsi le cycle du capital.

 

Les anti-productivistes proclamés devraient ainsi bien comprendre que la production pour la production ne découle pas de l’hubris, de raisons morales donc, mais bien plutôt du monde de production capitaliste.

 

Le repli narcissique des individus sur eux même en est un autre. 

 

La crise n’est pas seulement écologique mais possède également un versant anthropologique. Plusieurs auteurs ont bien vu le phénomène. Je pense ici à Christopher Lasch et à sa « Culture du narcissisme » ou encore à Dany Robert Duffour qui décrypte « l’individu qui vient », et bien sûr à Jean-Claude Michéa qui a bien montré que libéralisme économique et libéralisme culturel étaient indissociablement liés.

 

Le fait que l’économie produise, outre des marchandises, des individus esseulés, contraints à échanger leurs marchandises, n’est pas neutre d’un point de vue anthropologique. Ceux-ci n’ont en effet  pas besoin de discuter du bien ou du mal, ou de se soumettre aux rites et aux coutumes de leur communauté. Leur rapport se réduit à celui qu’entretiennent leurs marchandises (leur prix ou leur valeur respective). L’individu, désormais seul, n’entrevoit comme horizon que l’extension indéfinie de ses droits individuels (notamment sur le plan des mœurs) et toute limite posée, soit par la réalité, soit par les autres, devient une entrave insupportable à son désir de liberté. Ainsi, l’engagement, le lien ou le conflit avec autrui sont de plus en plus vécus comme des atteintes insupportables à la gestion hédoniste de sa petite vie.

 

Notre société se retrouve donc aujourd’hui constituée d’un agrégat d’enfants capricieux toujours prêts à céder à leurs pulsions, consommatrices notamment. C’est la figure de l’adulescent qui à 40 ans regarde des dessins animés et joue sans arrêt avec des gadgets électroniques. Bref, le capitalisme produit tout sauf des adultes capables d’apprendre à refouler/sublimer leurs pulsions et donc capables de dépasser leur ego pour tenter d’édifier une société meilleure pour tous.

 

Évidemment, il y aurait beaucoup d’autres aspects de notre société contemporaine à passer au crible. Mais, pour des raisons de temps et d’espace je m’arrêterai là.

 

Les structurations des sociétés sont diverses et variées mais également soumises au passage du temps. Il est donc, théoriquement, possible de changer de structuration i.e. sortir de l’économie !

 

La sortie de l’économie, c’est quoi alors ?

 

Il ne s’agit pas de donner un pan détaillé, clef en main, mais simplement de donner quelques idées générales qui permettent d’ouvrir vers d’autres possibles. La forme que prendra la société post-économique, nul ne peut la connaître à l’avance[14].

 

La remise en cause de la structuration de notre société par l’économie implique, on l’aura compris bien plus qu’une critique du mode de distribution, ou de la propriété des moyens de production. Outre la fin de la soumission au travail, à la croissance, cela nécessite plus fondamentalement à réfléchir et à définir de nouvelles raisons d’être, de nouveaux principes qui fonderaient de nouvelles formes de vie. Cornelius Castoriadis pensait ainsi que notre civilisation avait un besoin impérieux d’une création d’un nouvel imaginaire rompant radicalement avec l’imaginaire de la maîtrise rationnelle qui caractérise notre civilisation (tout en soulignant qu’il s’agit plutôt, dans les faits, d’une pseudo-maîtrise pseudo-rationnelle).

 

A mon sens :

  1. La neutralité axiologique de l’intérêt général doit être remplacée par la recherche du bien commun. Le bien commun est de l’ordre de la valeur non du calcul privé destiné à maximiser des intérêts (comme le fait tout homo-oeconomicus).
  2. La production, la distribution, la consommation des richesses (et non de la valeur) doivent recouvrer une dimension consciente. Autrement dit passer par des « rapports sociaux manifestes ». Il s’agirait de commencer par définir nos besoins puis de réfléchir à la meilleure façon de les satisfaire.
  3. Aux individus séparés, atomisés, il faut opposer la communauté fondée sur l’engagement moral ; n’oublions pas, comme le souligne Michéa, que le mot commun vient du latin munus qui signifie charges et obligations.
  4. De la même façon que l’outil convivial chez Illich doit être porteur de sens, les transferts de biens et de services doivent avoir du sens, voir même symboliser les rapports entre les individus. Autrement dit, à côté de l’échange doivent également intervenir des transferts du type don et même, surtout à mon avis, des T3T selon la terminologie d'Alain Testart (les Transferts du troisième Type qui ne relèvent ni du don, ni de l’échange[15]). On peut ici penser à l’instauration d’une sorte de service civil par exemple.
  5. La création du concept d’économie a nécessité de séparer ce qui était souvent mélangé (le diplomatique, le religieux, etc.) pour constituer une nouvelle unité conceptuelle. A contrario la sortie de l’économie implique d’abandonner ces concept (production, distribution, consommation) dans lesquels il n’y a plus de place pour les dimensions morales et spirituelles, et même tout sens. Seule la pure matérialité reste : toujours plus, toujours plus vite mais jamais pourquoi ?

A voir ces quelques indications, on comprend aisément que les formes que peut prendre une société au-delà de l’économie sont fort diverses et nombreuses. D’ailleurs les formes de vie des sociétés pré-économiques étaient elle-même très différentes. Il s’agit donc avant tout de faire preuve d’imagination et  d’abandonner nos lunettes économiques pour envisager une forme de vie, si ce n’est idyllique, du moins un peu moins mutilante. De toute façon, étant donné qu’il n’existe actuellement aucun projet clef en main et encore moins de  force sociale suffisante pour le mettre en œuvre, c’est sans aucun doute au niveau de l’imaginaire et de la propagation des idées qu’il faut commencer par œuvrer.

 

Quoi faire alors ? : D’un point de vue plus concret, on peut commencer par remarquer que la colonisation de nos vies par l’économie n’est pas totale. A mon sens, il existe au sein de notre société des ilots non-économiques : la famille, les relations entre amis par exemple. Il me semble, qu'une stratégie consisterait ainsi par commencer à défendre ces îlots en résistant et en luttant contre le système, mais aussi d’en créer de nouveaux dans lesquels il serait possible d’expérimenter de nouveaux types de cohésion sociale, pour enfin les déployer et les étendre à toute la société.


Avis aux amateurs !


Steeve



 

Notes  :

 

[1] Il faut toutefois noter que chez le physiocrate Quesnay, ou encore chez A. Smith, qui sont parmi les premiers à utiliser le vocable économie, la sphère économique n’était pas conçue comme séparée du reste de la société ; elle n’est pas encore autonomisée.

[2] A Gorz, Métamorphose du travail p. 154.

[3] (p.118 Ed 1976).

[4] (p. 33 Ed 1977).

[5] Dans Avant l’histoire, Ed. Gallimard 2012

[6] Au passage, il est également intéressant de noter que cette considération discrédite toute tentative de retro-projeter une vision de l’économie comme « science des richesses » comme celle-ci était souvent définie vers le XVIIIème siècle.

[7] Sur ce sujet on peut, par exemple, consulter avec profit (sic !) Moses Finley et son économie antique ou encore J-M. Servet dans les monnaies du lien.

[8] Si, à un moment donné, disons dans la période qui s’étend entre les deux guerres jusqu’à la fin des 30 glorieuses, il est compréhensible que certains auteurs aient mis l’accent sur le côté industriel, du système technicien ou encore de la rationalité Etatique que rien, alors,  ne semblait pouvoir arrêter, la crise de la fin des années 70 a bien montré que c’était au contraire l’économie qui était le facteur dominant.

[9] Serge Latouche, L’invention de l’économie, Albin Michel, 2005, p.9

[10] Et, soit dit en passant, c’est sans doute bien pire de se croire libéré des religions que de le reconnaître et d’agir en conséquence. 

[11] Pour peu que ça marche car l’activité économique est sans télos, sans but, elle est livrée a elle-même sans égard aux fins : son but est de toujours produire plus ! Quoi ? On s’en moque !

[12] Jean-Pierre Vernant Mythe et pensée chez les Grecs (1965)

[13] En particulier, les marchandises ne sont pas créées pour répondre à des besoins. Par ailleurs, il n’y a pas de besoins transhistoriques et consubstantiels à l’homme (contrairement à la vulgate marxiste qui pensait que l’augmentation inexorable des forces productives conduirait à l’assouvissement de tous les besoins des hommes…). Les besoins sont toujours relatifs à une culture donnée, elle-même localisée dans l’espace et dans le temps. Au passage, il est intéressant de noter que, de ce point de vue, la définition du développement durable comme moyen d’assurer les besoins des générations futures et parfaitement dépourvue de sens… 

[14] D’ailleurs, si l’on n’y prend pas garde il se peut que la sortie de l’économie débouche sur des formes de vie peu enviables du type mafieux par exemple.

[15] Voir, à ce sujet, Critique du don, Ed. Syllepse 2007.

Par E.B
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